Elle dira plus tard qu’elle ne sait pas pourquoi elle a fait cela. Elle dira que ce n’était pas prémédité mais qu’elle avait rêvé de moi la nuit précédente, qu'elle se sentait seule avec des souvenirs qu'on ne peut partager et qu'elle n'a jamais regretté ce jour où elle a remué ciel et terre pour me retrouver.

Elle m'a appelée, c'était fin avril, je me souviens, je regardais par la fenêtre, le cerisier était en fleurs, j'ai tout de suite reconnu son grain de voix un peu snob même si cela faisait 15 ans que je ne l'avais pas entendu. Je suis devenue muette de surprise, tant de souvenirs me revenaient par le fil de cette voix. C'était mon alter ego, celle qui m'a accompagnée presque sans interruption du CM1 à la terminale, celle qui partageait ma table et mes stylos sepia qui sentaient le caramel et faisaient enrager les profs, au collège et au lycée . . Nous avons d'abord échangé nos haribos dans la cour de récré puis discuté paresseusement des garçons de la classe en décollant les carambars de nos appareils dentaires, nous avons imaginé des excuses pour sécher la piscine afin d'éviter d 'être vues en maillot de bain par François Gadenne, nous avons piqué des fous rires pour rien et surtout quand il ne le fallait pas. Puis, de classes en classes, nous avons parlé avec intensité et trop de sérieux de ce qui traversait notre quotidien, les amis, la musique, la peinture, la philo, mais plus encore de cette envie qu'on avait de faire quelque chose de bien de notre vie. Nous avons porté les mêmes baskets, les mêmes bonnets, les mêmes duffle-coats. Elle sortait du lycée avec sa guitare pour aller au conservatoire, place du concert et je filais aux beaux arts, à l'annexe de Wazemmes où, le modèle qu'on dessinait, portait un tatouage dans le dos "Mort aux lois, vive l'anarchie". Souvent, nous nous retrouvions, rue de la monnaie, pour faire nos dissertations dans ce café où la patronne nous appelait "les p'tites". "Et qu'est ce qu'elles veulent aujourd'hui "les p'tites"? Un biberon de lait?".

Puis, d'indifférences, en désaccords et en chamailleries, nous nous sommes peu à peu perdues de vue. Les années ont gommé l'enfance, l'adolescence, les prénoms, les ratures, les refrains, les coeurs sur nos agendas et une amitié qui avait jusqu'alors tellement compté.

Quand nous nous sommes retrouvées, elle quittait son compagnon et pourtant j'ai toujours cru qu'elle aimait les filles. "Mais non tu es bête, je t'aimais toi!" .Elle ne voulait pas d'enfants, elle en a 2, j'en voulais 5, j'en ai 4. Nos vies se sont déroulées en parallèle, reliées, soit, par un fil invisible comme nous aimons le croire, plus certainement, par ce déterminisme social et culturel auquel personne n'échappe. Nous cherchons les clins d'oeil du destin, nos fils qui portent le même prénom, l'expo Rotko où nous aurions pu nous croiser, les chats dans nos maison.... Nous vivons toujours avec des valeurs communes, même un peu émoussées par le temps, le parcours et les circonstances. Elle est devenu bouddhiste et il m'arrive encore d'aller à la messe tant j'aime les églises.

Quelque chose en elle m'appartient, quelque chose en moi lui appartient, quelque chose de notre âme d'adolescente , de notre âme de jeune fille. Elle me connaît d'en dehors, elle me connaît d'hier, d'un temps qui ne dépendait que de nous, d'un temps sans compromis, d'un temps qui a vraiment fait de nous ce que nous sommes

Maintenant elle est toujours là, jamais très loin. Nous ne parlons presque pas de nos enfants, ni de notre vie quotidienne « officielle » seulement de ce que nous sommes au fond vraiment, de ce qui constitue notre noyau dur, de ce que nous étions déjà à 15 ans et cela fait du bien. Ensemble, nous sommes nues .  Nous étudions le chemin parcouru, les lâchetés, les mensonges, les combats, les idéaux perdus et les illusions qui restent et qui aident à vivre . Elle peut m'écrire parfois des choses comme :  " Ce matin, le ciel déborde sur mes cils, je bats des paupières, je secoue mes oreillers de brume et la nuit s'en va ". Elle peut me dire en riant: " Te comprendre c'est poursuivre le vent" . Elle rit de la même façon qu'en  2nde dans le cours de Mme Nictou, c'est fou comme elle n'a pas changé. Elle me chante au téléphone des chansons de Nirvana. Je lui envoie des histoires dont elle est l'héroïne. Nous rêvons ensemble. Pourtant nous ne nous ressemblons pas du tout, elle est solaire, grave, lente et sans concessions. Je suis légère, dispersée, mélancolique et gaie. Elle semble forte, elle est fragile toujours prête à tomber. Je fais de l'équilibre sur un fil mais mon fil est solide.

D'une certaine façon, elle a changé ma vie.

Elle ne lira pas ces lignes. Dans son atelier de céramiste, dans la forêt, elle ne capte rien et de toute façon, les écrans ce n'est pas trop ce qu'elle aime  alors je vais lui recopier à la main de mon écriture illisible ces quelques mots juste pour lui dire merci d'être là.

C'est précieux l'amitié

 

 

 

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