"Combien de fois, sacredieu, n'ai-je pas désiré qu'on pût attaquer le soleil, en priver l'univers, ou s'en servir pour embraser le monde?"

La pénombre de l'expo Sade à Orsay n'est pas fortuite , nous pénétrons de salles en salles dans les ténèbres de sa prison, de son âme, de sa pensée et de l'interdit. Il est d'ailleurs paradoxal que cet auteur sulfureux, longtemps confiné à l'enfer des bibliothèques puisse faire l'objet d'un accrochage aussi exposé

C'est donc l'écho de l'univers de Sade dans le cinéma, la peinture, la sculpture et la photographie que nous sommes invités à explorer. Le parcours est très bien construit et les oeuvres, éprouvantes à souhait.

Emile Signol "Folie de la fiancé de Lammermoor"

 

 

On découvre Sade philosophe des lumières professant un athéisme radical et provocateur, reniant toute autorité morale et sociale. Pour lui, la seule loi, c'est la loi du désir, non pas un désir partagé mais un désir individuel, primitif et dominateur qui porte en lui une pleine justification de férocité puisqu'il est pour Sade, instinct de nature.

"La cruauté n'est autre que l'énergie de l'homme que la civilisation n'a pas encore corrompue"

Ce sont,  bien évidemment, la violence et la cruauté de ce désir brut qui vont  inspirer des artistes de toutes écoles (symboliste, romantique, surréaliste, cubiste, art brut) . Ils s'appliqueront, alors, à montrer, par la liberté de l'acte créatif,  la transgression des interdits fondamentaux, le sacrilège, le sexe, la mort.

E. Munch "Le désir"

Goya, "cannibales contemplant des restes humains"

 

Alfred Kubin

 

 

Pourtant, il me semble qu'il est un peu facile d'attribuer à Sade la libération de l'émergence du désir dans la psyché humaine. Les mythes antiques ont avant lui balayé la férocité, la domination et le pouvoir de ce désir. Il suffit de relire l'histoire des Atrides, ou d'Oedipe.

On peut, alors,  se demander si Delacroix ou Moreau peignant Médée furieuse" ou "Jupiter et Séléné" relèvent vraiment d'une lecture des obsessions de Sade

E.Delacroix "Médée furieuse"

 

G. Moreau "Jupiter et Séléné"

 

Il existe également un paradoxe à montrer ce qui était destiné justement à ne pas être montré ( photos ou illustrations pornographiques) dévoyant, par là, le sens profond de la transgression et reléguant le spectateur à sa propre caricature c'est à dire un voyeur. 

Il n'est jamais exploré non plus ce qui fait, à mon sens, la spécificité de Sade, sa graphomanie, son esprit de système et sa compulsion obsessionnelle relevant au mieux de l'enfermement au pire d'une maladie mentale (Il note soigneusement le nombre de ses masturbations, par exemple).

 

J.H. Fragonard "Les curieuses"

 

 

Dans cette expo, riche en oeuvres, j'ai  été  conquise par la beauté des regards oniriques ou cauchemardesques de certaines illustrations qui offre une vision  métaphorique intéressante et troublée par certaines autres  comme celles d'Hans Bellmer, à mon sens, le plus "sadien" des artistes présentés

Marguerite Burnat Provins "La confiance"

 

Marguerite Burnat Provins "Anthor et l'oiseau noir"

 

Valentine Hugo "Rêve du 21 décembre"

 

En conclusion, c'est une expo très riche dans la proposition des oeuvres et passionnante parce qu'elle oblige à un questionnement, de l'oeuvre, de la société, de la censure et de soi même. La muséographie est fluide et intelligente.

Il n'est jamais proposé de jugement moral, au plus un jugement esthétique, nous sommes dans un musée. Cependant peut on rester dans cette neutralité quand on lit Sade ou pénètre son univers, quand, la relation humaine n'est qu'un rapport de force, quand, guidé par un désir archaïque et destructeur, il réduit l'autre à un état d'objet de satisfaction, déstructurant, désarticulant le corps et niant son humanité?

Avec Sade "la chair est triste"

mais

"Tout le bonheur de l'homme est dans l'imagination"

Quel soulagement!

 

 

"Sade, attaquer le soleil" Musée d'Orsay jusqu'au 25 janvier 2015

 

 

 

 #je dis