Quand j'ai lancé à la cantonade :

"Qui veut aller voir la palme d'or de Cannes, au ciné, ce soir"

Je n'ai eu que des réponses positives au point que nous aurions pu remplir un quart de la salle.

"Mais, au fait, de quoi ça parle?

"Ben, ça se passe au centre de l'Anatolie pendant l'hiver dans un hôtel isolé tenu par un ancien acteur entouré de sa femme et sa soeur, avec lesquelles il est en conflit. C'est un film turc de 3h15, en VO"

Éclats de rire autour de moi.

D'accord je vous l'accorde, ce n'est pas très vendeur et j'ai laissé passer une occasion de me taire car chacun a trouvé soudainement une occupation impossible à remettre, trier ses ticheurtes par couleurs, se faire une manucure, compter ses cheveux, ranger l'atelier, ramasser les tomates ....

et... je me suis retrouvée toute seule au cinéma.

 

N'imaginez pas voir un film turc malgré la nationalité de l'auteur, Nuri Bilge Ceylan, il est inspiré de nouvelles de Tchekhov, ce film est russe, profondément russe. Ces plateaux, battus par les vents et la neige, l'intérieur de l'hôtel qui ressemble à une isba dans sa pénombre et son confort, le thé offert, la chasse et l'ivresse entre hommes sont russes. Les personnages mélancoliques et désenchantés sont russes. Les problématiques discutées par Aydin, Nihal et Necla et le poids du destin sur leurs têtes sont russes. D'ailleurs si Tchekhov est extrêmement présent, on sent par allusion Dostoïevsky et Tolstoï.

Le personnage principal, Aydin, est un ancien acteur fort de ses certitudes morales et persuadé d'être une personne juste. Cette suffisance va être mise à mal par un gamin qui lance une pierre dans la vitre de sa voiture parce qu'un huissier est venu saisir les biens de ses parents qui ne payaient pas leur loyer. Cette anecdote ébranle les certitudes d'Aydin et ravive les conflits latents entre sa jeune femme pour qui les valeurs de son mari ne servent qu'à écraser les autres et sa soeur, qui lui reproche de ressasser sans avoir de prises de positions vraiment personnelles et originales.

C'est un film lent, assez bavard, tout en clair-obscur, académique mais d'une grande beauté plastique. La photo est magistrale, toujours pensée, toujours symbolique, elle établit sans cesse une correspondance entre la nature et les sentiments. Cependant nous ne pouvons pas avoir vraiment d'empathie pour ces personnages désenchantés. Malgré le vernis des apparences, ils sont tellement sous l'emprise de leur passé et de leurs échecs qu'on peine à s'identifier. Nous sommes pris en otage, un peu voyeurs de cette intimité triste. La dernière scène, une magnifique déclaration d'amour, remet un peu de lumière dans ces coeurs en hiver.

On sent une réelle maîtrise du réalisateur et son goût pour un type de cinéma illustré par ses prédécesseurs, le suédois Ingmar Bergman (Scènes de la vie conjugale) ou l'italien Antonioni (La nuit).

Je n'ai pas senti passer les 3 heures du film, immergée dans l'hiver de la Capadocce mais je n'étais pas très gaie en sortant. Le film ne vous laisse pas indemne...

 

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