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Juillet. J'ai accouché de toi en brousse loin d'un dispensaire. On fit venir l'accoucheuse du village voisin. Après la mort de ta sœur ainée, la douleur était encore très vive en moi. Elle te regarda avec intensité : « Il n'y a pas de mauvais signes sur elle, tout ira bien ». Tu fus un bébé facile et précoce mais une enfant compliquée, coléreuse et indépendante. Tu fuyais le contact, les baisers et les câlins. Nous n'eûmes jamais beaucoup de complicité, toujours étrangères l'une à l'autre. Quand tu semblais triste, je t'interrogeais et tu me répondais :  « Tu ne peux pas comprendre ! » Tu pouvais être terrible et arrogante, m'ignorer pendant des jours, sans me parler, ni me voir, comme si j'étais transparente. Pourtant en dehors de l'intimité familiale, tu devenais indisciplinée et pleine de fantaisie si tu avais un public pour te regarder. Tu étais drôle et, facilement, les gens se confiaient à toi, tu consolais les peines de cœur, tu expliquais, tu comprenais. Dans ces moments, j'avais peine à te reconnaître. J'ai fini par deviner la sensibilité sous l'extrême pudeur mais c'était un peu tard. La distance entre nous subsiste mais nous nous entendons bien. Tu t'inquiètes de moi et je sais que je peux compter sur toi. Il me semble que rien ne peut te résister, qu'il n'existe rien que tu ne puisses affronter, tu es courageuse.

Il y a peu, avec une de tes sœurs, nous imitions ton « Bonjour maman » si particulier, très articulé et distancié comme si tu saluais une reine d'Angleterre . Nous avons éclaté de rire. Nos rapports sont en entier dans ce « Bonjour maman ».

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Avril. Quand tu es née, Il faisait encore froid, un printemps qui ressemblait à un hiver. J'avais décidé de te mettre au monde à Pithiviers, une maternité où se pratiquait « l'accouchement sans violence ». C'était un repaire d'idéalistes et de doux dingues. Tu es née dans le noir avec en fond sonore « Les Vêpres » de Monteverdi que ton père et moi écoutions beaucoup à l'époque. Tu n'as pas pleuré. Il nous a semblé même que tu souriais. C'était facile d'être mère avec toi. Tu étais calme et charmeuse. Tu passais sans troubles de bras en bras. Petite fille gracieuse qui cachait sous cette apparente bonhomie et cette égalité d'humeur une grande anxiété et un profond sentiment d'insécurité que j'ai mis du temps à découvrir et à comprendre. Cette anxiété était toujours là, perceptible dans cette volonté de ne pas nous décevoir. T'aurions nous moins aimée si tu échouais ? T'aurions nous moins aimé si tu n'était pas la plus....la plus....? Je ne crois pas. Tu mettais la barre très très haut sans que nous te l'imposions. Et quand tu subissais un échec, c'était terrible. Cela t'anéantissait, tu n'étais pas combative.

Adulte, si cette anxiété ne t'a pas quittée, si elle te ronge encore parfois, tu ne ressembles plus à cette enfant docile. Tu es douce, autoritaire et possessive, tu as un grand sens critique, tu sais dire non et affronter les événements et les gens. On craint un peu ton caractère mais il te reste l'empathie de celle qui connaît l'inquiétude tapie au dedans de chacun.

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Novembre. Toi aussi tu es née à Pithiviers. Nous habitions, alors à 300 kms et tous m'avait dit « C'est de la folie ! Tu vas accoucher dans la voiture. » Hé bien, non, mais cet accouchement qui fut aussi le plus facile n'augura pas de ton caractère. Nourrisson hurleur, geignard et très laid, j'eus, dès le début le sentiment qu'il fallait que je te protège, que je t'aime parce que tu n'étais pas aimable. Un lien exclusif s'instaura ente nous, tu étais collée à moi, tu ne me quittais pas des yeux. Tu te cachais sous mes jupes, sous mon manteau. Personne ne pouvait t'approcher. L'entrée à l'école fut un cauchemar. Le pédiatre m'a dit :  « Oh, vous l'avez eu facile avec les premiers, celle ci va vous en faire voir de toutes les couleurs ! » Ton sort en était jeté. Sauvage, sensible, fantasque, attachante et brouillon, tu avais tendance à faire toutes les bêtises qui se présentaient. Il y avait parfois tant de candeur en toi ! J'ai regretté de ne pas t'avoir appelé « Alice » Tu ressemblais tellement à l'Alice de Lewis Caroll, tes yeux bleus, tes tâches de rousseur et tes cheveux blonds toujours emmêlés. Cette loufoquerie t'a quittée peu à peu avec les centimètres que tu prenais.Tu devenais sage.

On dirait que l'âge t'a normalisé, de toutes mes filles tu es celle qui a sans doute les structures les plus traditionnelles, matinées d'un brin de naïveté. De façon surprenante, tu es peu susceptible, sociable et conciliante. Tu es celle également qui a le moins peur de mon jugement ou qui ose s'en affranchir sans jouer l'affrontement

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Avril. J'ai toujours su que j'attendais une fille même si j'avais demandé qu'on ne me dise rien. C'était toi. Avant ta naissance, nous t'avons beaucoup parlé, beaucoup écouté également. Mon gynéco refusa que je retourne encore une fois à Pithiviers mais me donna carte blanche. J'ai accouché comme je le décidai dans une petite maternité puis j'ai signé une décharge et suis rentrée à la maison. Tu devins très vite membre de la tribu, élevée par tous et, même, si tu ne mangeais rien et étais tout le temps malade, tu grandissais et prenais ta place au milieu du brouhaha familial. Avec toi je fus une mère kangourou, jamais enfant ne fut si légère.. Sur le dos, dans les bras, par la main, tu m'accompagnais partout. L'été, nous partions faire des randonnées en montagne avec des nuits dans des refuges. Tu te pliais sans problèmes aux contraintes, à une condition, c'est qu'on laisse libre cours à ton bavardage. Je t'écoutais, tu n'arrêtais pas, tu me racontais tes rêves et toutes les histoires qui te passaient par la tête. Tes tantes me demandaient :  «  mais , on ne peut pas la débrancher ? ». Tu étais une enfant très imaginative, calme, un peu lunaire....Tu t'enthousiasmais très vite et te décourageais aussitôt. Il n'a jamais fallu te demander de la constance, ni de l'endurance. Tu ne supportais pas la contrariété et j'ai tout fait pour te l'éviter craignant ton petit air malheureux. J'ai bien conscience de t'avoir rendue un peu capricieuse et impatiente.

Cependant, avec le temps, j'ai découvert que tu étais la moins timide et que tu avais un véritable sens du réel et de l'autorité. Tu es, aussi, la plus attachée à la famille, tout à la fois ombrageuse, attentive et disponible. Tu gardes bien serrés les liens avec tes sœurs et ton frère.

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Les mères nous donnent vie mais nous enferment à jamais dans l'image qu'elles se sont faites de nous. Nous appartenons pourtant à plusieurs espaces à géométrie variable qui se se chevauchent, se recouvrent et se contredisent. De là notre air perdu parfois, notre air d'hésiter, notre air de ne pas savoir prendre la pose, être à la fois fille, femme et mère.....

Bonne fête maman!

 

 

 

Et puisque c'est l'occasion de le dire, très, très, modestement

 

 

les jeudis