Mon insomnie, ma sœur de lait à la dent dure, ma petite amoureuse, mon berceau, mon voyage de noces.

 

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Chez nous, il y a une chambre sous les toits qu’on appelle la chambre d’insomnie.  Elle a un nom « La grande Garabagne » ce pays imaginaire de Michaux.

 

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C’est une chambre qui n’a d’utilité que d’accueillir celui qui n’arrive pas à dormir. Il ne faut jamais rester dans son lit quand le sommeil vous fuit, l’esprit se met à battre la campagne et le moindre souci devient un problème angoissant, le moindre rhume, une tuberculose, la moindre rebuffade, une humiliation. Il est, alors, salutaire de se lever sans faire de bruit et de rejoindre « La grande Garabagne ».

 

 

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C’est une petite chambre avec un grand lit posé juste sous le vélux . On s’allonge sous la couette et les jours où le ciel est clair on reconnait les constellations qui s’allument ou on compte les gouttes de pluie qui étoilent la vitre.

 

 Il y a quelques livres laissés là, un album de Sempé à New York, le guide vert de Rome, un vieux Modiano ou le dictionnaire amoureux de Marcel Proust. On peut aussi crayonner, dessiner, peindre le calme de la nuit ou ses images intérieures en écoutant Obel, Bach ou Preisner, jusqu’à ce que le sommeil ne vous reprenne.

 

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C’est le lieu et le moment idéal pour baisser la garde, vous êtes seule face à vous-même toute petite à regarder la lumière de la lune napper le jardin. De temps en temps une chouette hulule, votre chouette, vous avez l’habitude de l’entendre. Elle se perche sur la marquise avant de partir en chasse et c’est le signal, vos souvenirs viennent à vous en désordre et bousculade et vous songez à tous ces "possible" auquels vous avez renoncé, à la vie que vous auriez eue si …. Ah, les « si » des nuits de veille, ces vies parallèles qu’on s’imagine ….. Il suffit d’un rien pour changer une vie, une minute de flottement, une autre direction, un mot différent à un moment précis, un oubli, une hésitation.

Il y a ceux qu’on a laissés, ces histoires inabouties, ou à peine ébauchées. L’image d’un restaurant végétarien, rue d'Angleterre, au mois de novembre, à la lumière verte de l’enseigne qui tremblait un peu,  on avait hésité entre le soufflé de tofu et les accras de potirons, il avait posé sa main verte sur la mienne et m’avait dit en chuchotant: « il ne faudra pas se quitter », la fin d'un dimanche gris sur l'autoroute au retour de Bruxelles, ma joue sur un pull irlandais, les nuits sur le bateau à écouter la mer chantonner et les drisses comme un refrain grincer sous la brise avec aucune ombre de terres, que la mer, la mer, la mer, le square des missions étrangères assis sur un banc, la pluie formait un halo autour des réverbères que les phares des voitures effaçaient par intermittance….

Alors on se demande dans cette petite chambre si on peut continuer à vivre avec quelqu’un qui s’endort comme on tire un rideau, comme on tombe, sans les petits mots du soir et, qui, une fois endormi, ressemble, sans la barbe, à cet homme endormi de Carolus Duran dont on se souvient avoir admiré un des tableaux à Orsay. On se demande s’il ne faudrait pas lui dire : « j’ai besoin de partir quelque temps, j’ai besoin de respirer, j’ai besoin d’oublier, un peu, juste un peu » Il y a cette école qu’on n’a pas faite, l’examen de l’ESJ  raté à cause d’un dictateur Ouzbek, et qui aurait pu tout changer, les lieux, le temps, les gens. On pense à cette vie là avec cet autre, à ces enfants, un peu différents qu’on aurait eus. Mais, alors, on en entend, un, tousser et un autre se retourner en marmonnant, le coin de l'affiche de l'expo d'Amsterdam au printemps a perdu sa punaise, une photo d'Eux sur la plage sert de marque-page au livre entrouvert, sourires édentés, cheveux emmélés et l’on se dit que demain, ce n’est pas si mal et qu’il est, toujours possible d’avoir plusieurs vies secrètes, rien qu'à soi, la nuit. Le temps a passé, voilà tout. Puis, on ferme les yeux dans « La grande Garabagne », il est 3h19....

Le matin, Il monte nous réveiller en nous embrassant : « tu n’as pas bien dormi ? »

 

 

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