Tes parents n'auraient pas pu plus mal te nommer, Félix, tu n'as pas un tempérament heureux, tu ne sembles pas doué pour le bonheur. Il y a en toi une rigueur calviniste qui te pousse au dépouillement du trait et du décor et à cette volonté de ne rien travestir, de ne rien embellir.

 

 Tu ne peins jamais le bonheur. Il y a des ombres noires ou bleues qui nous font regarder derrière notre épaule.  

Dans la mare, on devine l'effroi de ce qu'on ne sait pas nommer

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Même cet enfant qui joue au ballon un beau jour d'été, semble t'il, est poursuivi par cette ombre tragique. Tu aimes peindre le contraste, il n'y a pas de  cette douceur impressionniste. La lumière, pour toi, n'est pas scintillement, n'est pas diffraction, elle ne t'intéresse que si elle est brutale, plate et donne à l'ombre des formes nettes et des teintes profondes.

 

Tu aimes peindre des intérieurs mais ils n'ont jamais la chaleur rassurante d'un foyer.

Réunis autour de la table ta silhouette de dos est lourde de menaces. Tu es isolé, dans l'ombre encore,  face à ta famille sous la lumière cruelle de la lampe

Même la bonne devant l'armoire où sont rangés des draps et des nappes blanches  est tapie, accroupie telle une araignée. On ne sait ce qu'elle va  chercher tout au fond alors qu'elle a posé la lampe à terre.

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Il y a des portes , des couloirs, d'autres portes, des lieux fractionnés, ouverts sur une autre vérité que l'apparence bourgeoise. Il y a ce rouge omniprésent, ce rouge des bordels et de l'amour qu'on achète. Tu es sans illusions, Félix sur l'amour et le mariage.

 

Il y a du "Hooper" en toi, dans la palette de couleurs, dans les aplats et dans cette lumière qui éclaire parfois crûment les scènes à la manière d'un projecteur.

Ton goût pour la xylogravure reflète bien ce que tu cherches, une forme d'épure et d'immédiateté du message par le contraste du noir et blanc, en taches, presque sans utilisation de traits. C'est étonnamment moderne.

 

Tu peins des femmes aux yeux de louves, à l'érotisme glacé, des nus blafards ou verdâtres, jeux de courbes et d'angles qui soulignent la tristesse et l'amertume de la chair

 

Tu n'épargne rien, la chair aussi doit être vraie. Il y a chez toi une volonté de nier l'idéalisation du corps.

«Monsieur Vallotton, et nous le regrettons, n’a pas exposé le portrait d’une Suissesse, grande dame protestante qui voulut absolument enlever son râtelier pour poser : "Il ne serait pas honnête de représenter mes dents. En réalité, je n’en ai pas. Celles qui garnissent ma bouche sont fausses et je pense qu’un peintre ne doit représenter que ce qui est vrai."»

 

Tu as fini, il nous semble par ne plus croire à l'utilité et à cette capacité de l'art à nous dire quelque chose de nous même et de notre temps. Tu t'es mis à peindre des sujets mythologiques inutiles qui sont de vraies "croûtes" On sent ton désengagement comme si tu soupirais "à quoi bon, la peinture !" Pas de formes nouvelles, pas de transcendance, une peinture léchée, précise avec seule, ta volonté amère de t'écarter du beau.

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Avant que la guerre 14 ne te donne une nouvelle envie de peindre en faisant surgir en toi des images presque mythiques de violences de destruction et de sang  . Guerre que tu vas peindre au delà du réalisme avec cette violence froide qu'on te connaît

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Tout au long de ton oeuvre, quelques tableaux ont échappé à ton amertume, souvent des paysages oniriques un peu "japonisants" à la manière des "Nabis" qui rendent justice au prodigieux coloriste que tu es....

Et cette patineuse qui danse la valse et rêve dans le scintillement des cristaux de glace

 

La vie est une fumée, on se débat, on s’illusionne, on s’accroche à des fantômes qui cèdent sous la main, et sa mort est là.»

 

Belle expo en accord avec le ciel et l'humeur d'un 27 novembre 

 

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